Être homosexuel, c’est d’abord une incompréhension, une série de questions sans réponse. Pourquoi est-ce que je ne me retourne pas forcément en rue quand passe une jolie fille, alors que les autres ne pensent qu’à ça depuis l’école primaire ? Pourquoi ce visage masculin me reste-t-il en mémoire, beau, élégant, tandis que ceux de la gent féminine ne laissent en moi qu’un souvenir fugace ? Pourquoi cette distance entre moi et ceux de mon âge, dans une adolescence sacrifiée au nom de la découverte de soi ? Pourquoi ces regards en coin lorsque, perdu, je fuis le monde pour me réfugier en moi-même ?
Être homosexuel, c’est accepter que ces questions sont vaines, c’est se rendre compte que cette différence, si innocente soit-elle, peut être synonyme d’opprobre, de honte, de rejet. C’est parvenir, enfin, à mettre un nom dessus : homosexualité. Un nom clinique, qui ne rend pas compte des sentiments qu’il recouvre, mais dont il faut user, faute de mieux.
Être homosexuel, c’est une révélation, une découverte, une acceptation tant repoussée, une résignation, devrais-je dire, une chute, un abîme qui s’ouvre sous mes pieds. Sentir s’effondrer les barrières érigées au long de ces années de refoulement, se retrouver nu, seul, face à un monde qu’on imagine hostile. Ne plus supporter le regard de l’autre, avoir peur de la vérité, cette vérité qui dérange tout le monde, et moi le premier. C’est se retrouver devant un miroir et y voir un étranger, ne plus se comprendre soi-même, ne plus se reconnaître. C’est avoir honte, aussi, honte de toutes ces envies, ces désirs impossibles à combattre.
Être homosexuel, c’est se retrouver seul face à quelque chose qu’on ne connaît pas. C’est devoir se construire une perspective d’avenir, renier tout ce qui nous a été inculqué par une vie d’éducation familiale et scolaire. C’est créer soi-même les repères qui nous permettront de grandir, sans pouvoir se confier, sans pouvoir se faire aider.
Être homosexuel, enfin, c’est une sortie de placard perpétuelle, c’est invariablement rejouer la même scène : oser se montrer tel qu’on est, guetter la réaction de l’autre, laisser passer ce petit moment de gêne où personne ne sait quoi dire, puis, lorsque tout se passe bien, se rassurer et se dire qu’on a été stupide de douter, que tout allait bien se passer. C’est aussi le souvenir douloureux du jour où on va trouver ses parents pour leur dire papa, maman, j’ai rencontré quelqu’un, un homme, on s’aime et on veut passer notre vie ensemble. C’est voir les larmes de ma mère et les reproches de mon père pointer sur leur visage, voir la peur et l’incompréhension affleurer, c’est devoir se justifier. Mais comment justifier d’un sentiment ? C’est finalement, douloureusement, voir la déception dans les yeux des personnes qui comptent le plus. Une déception qui finira par disparaître, bien sûr, ou en tout cas par s’effacer derrière le bonheur de voir leur fils heureux, mener sa vie, mais une déception qui fait mal.
Mais ce n’est pas tout…
Être homosexuel, c’est aussi la joie et la fierté d’être soi-même, c’est le plaisir de se découvrir tel qu’on est vraiment, c’est trouver chez quelqu’un l’écho de ce qu’on éprouve au fond de soi, c’est le plaisir incomparable de goûter au fruit défendu. Un peu comme quand, gamin, on lorgne sur cette magnifique et onéreuse peluche pendant des mois, on a fini par faire une croix dessus, puis on la découvre au pied du sapin un soir de Noël. Accepter son homosexualité, se glisser pour la première fois dans les bras d’un garçon, embrasser ce visage si longtemps désiré, c’est se dégager de toute pression, regarder le monde en face et lui dire merde, goûter à un bonheur qui est d’autant plus beau qu’il était difficile à décrocher. C’est se créer un avenir radieux, en ne devant rien à personne, au moment où on pensait que tout était fini.
Être homosexuel, c’est quelque chose dont on se serait bien passé au départ, mais qu’on finit par chérir plus que tout. Ce n’est pas ce qui me résume, je suis bien plus que cela, mais c’est ma particularité à moi, le secret qui m’appartient et que je partage avec qui je veux.