Mon frère nocturne

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La première chose à savoir sur mon frère : il est mort le jour de son dixième anniversaire. Ce qu’il faut savoir de moi : je suis né neuf mois après. Maman dit que je suis revenu. Personne ne nous connaît mieux qu’elle. Peut-être a-t-elle raison.

Dans un mois, Jakob aura dix ans, l’âge auquel son frère est décédé, percuté par un bus alors qu’il était à vélo. Du coup, il a peur que l’histoire se répète et qu’il connaisse bientôt le même sort. Sa mère porte bien sûr une part de responsabilité dans cette peur qui s’est installée en lui, elle qui inventa la fable du retour à la vie de l’enfant chéri pour se protéger du passé. Chaque jour, ce mensonge fait toutefois peser sur les épaules du jeune garçon un poids qu’il n’a jamais demandé à supporter : il veut être à la hauteur, ne surtout pas décevoir une telle attente. Il prend d’ailleurs des leçons de piano comme son frère avant lui, allant jusqu’à jouer et s’approprier les chansons écrites par cet autre Jakob qu’il ne connaît pas, mais qu’il côtoie dans ses rêves. Son identité en devient floue ; il ne sait pas très bien quelle part de son imaginaire lui appartient et quelle part lui provient de son frère. Entre les deux, il y a un partage qui tient du mystique. Sous-jacente, il y a aussi une sorte de facilité qui pointe le bout de son nez : marcher dans les pas de l’autre, suivre un chemin déjà tracé, du moins jusqu’à ses dix ans. Au-delà, c’est l’obscurité, l’inconnu, d’où la peur de ne pas survivre à la date fatidique.

Loin d’un professeur de piano qui voit dans les traits de Jakob ceux de son frère, loin d’une mère qui rejoue le drame en boucle et d’une école où il n’a jamais trouvé sa place, Jakob cherche une échappatoire auprès de son amie Miranda. Sa joie de vivre, les risques qu’elle prend, les petits dangers auxquels elle se confronte au quotidien… tout cela devrait permettre à Jakob d’enfin voler de ses propres ailes, de profiter de la vie. Une zone d’ombre reste néanmoins à explorer : celle entourant la disparition d’un père qui a pris la fuite pour tourner le dos à cette histoire de résurrection.

La confusion qui caractérise l’identité de Jakob est au centre du livre et le volet graphique se devait de la souligner. Avec un trait tantôt épais, tantôt très fin, Joanna Hellgren parvient à donner forme à cette indécision qui habite le personnage de Jakob. L’auteur compose ainsi de grandes fresques où les dessins ne prennent jamais le pas sur les mots, et inversement. Cet équilibre, fragile, est maintenu du début à la fin ; la calligraphie, soignée, confère au texte toute son importance. L’ensemble rend une impression de douceur et accorde une place prépondérante au vide, au blanc qui emplit les pages. Comme un écho à l’existence d’un petit garçon souvent ostracisé, partagé entre crainte et curiosité.

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L’arbre blanc dans la forêt noire

L’arbre blanc dans la forêt noire est un récit colonial. Un jeune médecin, Ghislain Desaive, prend ses fonctions dans un dispensaire de la Kalibie, en Afrique centrale. Puisant dans son expérience acquise au Congo belge, l’auteur, Gérard Adam, raconte le quotidien de son héros, sa découverte d’une culture radicalement différente, et surtout la façon dont il se met à aimer ce pays, ces gens, ces coutumes. Il évite également de faire de son livre un simple documentaire, créant de nombreux personnages dont le parcours se suit agréablement et qui renforcent la crédibilité de l’histoire. La curiosité du lecteur est ainsi titillée, non seulement par l’intrigue, mais aussi par la description magnifique de paysages que l’on devine à couper le souffle.

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La langue est très riche et sa qualité ne se dément pas au long des quelque 800 pages que compte ce roman-fleuve. Le style atteint souvent son apogée lorsque l’auteur s’attèle à la description des décors et des ambiances qui servent de cadre aux introspections du héros, qui se demande régulièrement quelle est sa place dans ce pays qui l’accueille pour un temps et qu’il prend en affection. Bien sûr, le livre n’échappe pas à quelques vues colonialistes, présentant la présence occidentale en Afrique comme un levier de croissance et de développement pour les pays colonisés. C’est la pensée de l’époque qui se reflète dans les prises de position de certains acteurs. Cependant, jamais le propos ne s’apparente à un pur plaidoyer pour la colonisation : ce qui marque davantage, c’est la fascination pour une contrée qui n’a pas renié son lien avec la nature et ses traditions, l’envie de s’y faire une place en apportant son savoir, mais sans modeler cette société à l’image de la sienne. La position parfois ambiguë du Blanc présent en terre Noire est ainsi très bien rendue, sans manichéisme ni vaine tentative de s’en dédouaner totalement.

L’arbre blanc dans la forêt noire est un livre qui invite à une lecture sans précipitation, alliant la qualité littéraire à une grande force de témoignage.

Soleil cou coupé

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Ruth, Sacha, Linda. Plus tout à fait des hommes, pas encore vraiment des femmes. Qui êtes-vous vraiment ? On vous nomme travelos, êtres de chair à consommer à l’arrière d’une voiture ou sous un pont, vites baisés et vite oubliés par des clients dont déjà le visage s’estompe. Antoine n’est pas de ceux-là. Pour un peu, il serait des vôtres, fuyant le souvenir d’une vie passée, d’une femme partie, d’une mère envolée. Comme vous, il est un vide, un gouffre. Ce n’est pas un travail de nuit qui l’éloigne de ses démons, lui qui arpente les rails de chemin de fer tel un funambule.

Vous vous rapprochez, comme des aimants. Le choc sera âpre entre deux mondes qui s’ignorent, se méconnaissent. L’apprivoisement, lent, se fera pour lui au prix de l’innocence, comme une tardive défloraison qui projette dans un univers inconnu celui qui aura franchi le pas. Pour vous, au contraire, c’est un retour en arrière, à une normalité qui vous échappait, à un rêve que vous pensiez inaccessible. Mais est-ce que cela change quelque chose ? Le ciel reste gris, l’ambiance pesante malgré ces instants de grâce qui font oublier les teintes fanées de l’existence.

Qui suis-je ? Eternelle question qui ne trouve aucune réponse. Pour vous, rien n’avance, à l’image d’une fin qui ne résout rien. Mais l’important est-il d’expliquer, de comprendre ? Non, il faut s’exposer, quitter l’ombre, faire entendre son cri et espérer que quelqu’un, quelque part, y répondra. Pour exister autrement qu’à travers un regard lourd d’une sordide lubricité.

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Oups…

C’est marrant, un blog. On lance le truc, puis un jour on se rend compte qu’on l’a laissé en friche. Bah, tant pis, ce sera ma modeste contribution au gros foutoir qu’est Internet, somme absconse et désordonnée d’initiatives isolées qui mènent à on ne sait trop quoi.

Le capitaine écarlate

L’aventure, c’est ce que vivent par procuration tous les lecteurs du monde. Bien installés dans leur fauteuil, ils suivent leurs héros dans leurs péripéties, vibrent face au danger qui les guette et parfois versent une larme à leurs amours contrariées. Marcel est de ceux-là. Libraire, il vit entouré de livres et rêve de ces actes de bravoure qui restent pour lui autant d’idées proches et lointaines à la fois : proches parce qu’il s’y plonge avec délectation à chaque fois qu’il s’adonne à la lecture, lointaines parce qu’il sait que la réalité bien tangible d’une ville de Paris avare en surprises entretient entre lui et ses désirs de frissons une distance infranchissable. C’est compter sans Monelle, jeune femme de la nuit, et le Capitaine écarlate, qui portera la flibuste jusque dans les rues de la capitale.

Entre déchaînements de violence et trompeuse sérénité, meurtres sordides et emportements amoureux, Emmanuel Guibert aux pinceaux et David B. au scénario usent de magie pour faire cohabiter des personnages disparates, semant le trouble entre imagination et réalité. Parfois, l’absurde semble l’emporter, aidé par un humour pince-sans-rire et de bons mots savamment distillés. À d’autres moments, le tragique s’impose, à mesure que le réel reprend ses droits. L’ambiance qui en ressort prend aux tripes et illustre, d’un bout à l’autre de l’histoire, la lutte entre l’envie de profiter du spectacle et le besoin d’en découdre soi-même. Cette opposition entre acteur et spectateur sera constamment mise en exergue, avec au centre de l’attention ce moment où l’on passe de l’un à l’autre.

Loin d’être purement tourné vers l’action et les actes de piraterie, le récit se veut aussi une introspection pour chacun des protagonistes. Peu à peu, ils se livrent pour finalement se faire aimer, quelle que soit leur destinée, et peu importent leurs motivations. Pourtant, le texte n’est pas disert, tant les mots savent se faire rares pour laisser au formidable dessin le loisir de s’exprimer, aidé par une belle mise en couleurs exhalant un parfum de douce nostalgie. Chaque réplique est ainsi composée avec tant de justesse par un auteur maniant l’argot avec aisance que la fluidité jamais ne fait défaut. Subtilité, voilà le mot qui décrit avec exactitude l’impression laissée par ce récit d’une admirable sobriété.

Jours tranquilles à Venise

Ce livre est un contre-pied. À quoi ? À l’image d’Épinal qu’on associe généralement à la Sérénissime : beauté, rêve, romantisme… et vogue la gondole ! Ici, point de tout cela. Paolo Bacilieri dresse le portrait peu flatteur, mais tout de même attendri, d’une ville où la décadence a droit de cité. Les quatre personnages principaux incarnent la désillusion ambiante, entre usines mal en point et jeunes désœuvrés, mœurs dissolues et vieux désabusés.

Seule la couverture se pare de couleurs. Par ailleurs, le noir et blanc prévaut, judicieusement, pour ternir l’éclat d’une carte postale que l’auteur présente comme mensongère. C’est le choc entre deux mondes qu’il met en exergue, touristes d’un côté et résidents de l’autre, usant de procédés narratifs audacieux. Sans cesse, le lecteur est pris à rebrousse-poil, tandis que les dessins se succèdent. Sont-ils beaux ? Voilà bien une question sans réponse, tant ils questionnent notre rapport à l’esthétisme. Ils sont porteurs d’un message, instaurent une atmosphère revêche, difficile à appréhender, mais se jouent des canons de la beauté. En même temps qu’une réflexion sur l’homme, Bacilieri s’interroge – et nous entraîne à sa suite – sur l’art, la création, la représentation du monde.

En tout cas, le réalisme est poussé jusqu’à son degré le plus cru. Certaines scènes, sans être gratuites, au contraire, peuvent heurter. Les corps s’offrent tels qu’ils sont, sans pudeur, sans volonté de la part de l’artiste d’embellir la réalité. Les gestes, parfois obscènes, ne sont jamais masqués, tandis que la folie qui parfois s’empare des personnages est révélée avec force et détermination jusque dans ses effets les plus dévastateurs. L’ensemble reste cohérent, c’est une certitude, quoique les chemins empruntés puissent paraître ardus.

En définitive, l’album ne se laisse pas facilement pénétrer : il rebute, s’impose en bloc, mais offre une expérience de lecture très marquante, voire dérangeante par instants. La démarche est admirable et la réussite totale, qu’on se le dise.

Des livres, en veux-tu ? En voilà !

Ma collègue néerlandophone m’a demandé la semaine passée si je pouvais lui conseiller des livres d’écrivains francophones. C’est difficile de dresser une liste sans vraiment connaître la personne et ses goûts, mais, en fouillant dans ma bibliothèque, j’ai retenu cette liste-ci, en espérant qu’elle y trouvera son bonheur. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas la publier sur mon blog ? Je vous le demande… Donc, hop, liste absolument pas exhaustive de bouquins intéressants. À mon goût, du moins 🙂

L’étudiant étranger (Philippe Labro)
Un étudiant français passe une année dans une université de Virginie. Il découvre le mode de vie américain, différent de ce qu’il a connu en France.
Il existe une suite, Un été dans l’Ouest.

La mort est mon métier (Robert Merle)
Le livre retrace la vie de celui qui fut chargé de mettre en place la « solution finale ». Du même auteur, on peut lire Malevil, récit d’une petite communauté, retranchée dans un château, qui tente de continuer à vivre après une catastrophe atomique.

Le coup de lune (Georges Simenon)
Simenon est surtout connu pour les enquêtes du commissaire Maigret. Ici, c’est un peu différent. Le personnage principal quitte l’Europe pour le Gabon, où il découvre une vie différente, plus difficile, angoissante. Dans un autre genre, et du même auteur, on peut lire Les inconnus dans la maison, où un notable, ancien avocat, découvre la double vie de sa fille à l’occasion d’un assassinat.

Le bourreau pleure (Frédéric Dard)
L’auteur est surtout connu pour avoir créé le personnage de San-Antonio (série policière caractérisée par l’utilisation de l’argot dans le texte). Ici, on reste dans le genre du polar, mais dans un style plus traditionnel. Une enquête bien menée.

Bord cadre (Jean Teulé)
L’histoire d’un homme et d’une femme, la cinquantaine, qui se rencontrent et entament une histoire d’amour. Ils se sont rencontrés par l’intermédiaire d’un ami commun, qui pourrait bien avoir d’autres motivations que de rendre service à ses amis… Du même auteur, je recommande Le Montespan, récit d’inspiration historique qui raconte l’histoire du cocu le plus célèbre de France, sa femme étant devenue la maîtresse du Roi.

Malavita (Tonino Benacquista)
Un mafieux repenti et sa famille italo-américaine s’installent en France, dans le cadre du plan du FBI pour la protection des témoins. Le petit village qui les accueille ne va pas rester paisible très longtemps…
Il existe une suite, Malavita encore.

Au bonheur des ogres (Daniel Pennac)
Un auteur que j’aime beaucoup, c’est drôle et léger, un peu absurde.
Le résumé de l’éditeur, qui est très éloquent :
Côté famille, maman s’est tirée une fois de plus en m’abandonnant les mômes, et le Petit s’est mis à rêver d’ogres Noël.
Côté coeur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j’étais là aussi pour l’explosion de la troisième, ils m’ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…

Le soleil des Scorta (Laurent Gaudé)
Le livre raconte l’histoire des Scorta, sur plusieurs générations : une famille de Montepuccio, le destin de ses membres, la recherche de la richesse et de la dignité pour une lignée maudite.

La bulle de Tiepolo (Philippe Delerm)
Un critique d’art et une écrivaine se rencontrent à Paris, sur un marché où ils veulent tous les deux acquérir un tableau. Ils se retrouveront en Italie, toujours rapprochés l’un de l’autre par ce tableau qui recèle un mystère.

L’enfant de sable (Tahar Ben Jelloun)
Ecrivain marocain d’expression française.
Un homme sans héritier mâle décide d’élever sa huitième fille, qu’il prénomme Ahmed, comme un garçon. Le livre, inspiré de faits réels, raconte la vie de cette fille, sa quête d’identité.
Il existe une suite, La nuit sacrée.

Tag – semaine internationale du livre

À l’occasion de la semaine internationale du livre :
Prenez le livre le plus proche de vous.
Allez à la page 56.
Copier la 5e phrase ; ne mentionnez pas le titre de l’ouvrage.
Faites tourner.

Bon, dans le livre le plus proche, la page 56 est vierge. C’est ballot. Je considère donc que la 5e phrase de cette page est la 5e phrase de la page suivante :

Richard found Jessica’s parents deeply intimidating, each in their separate ways.

Décrire l’oeuvre à partir de la phrase qui en est tirée :

L’histoire d’un homme tout compte fait plus à l’aise lorsqu’il crapahute dans les égoûts, affrontant mille périls aux côtés d’une sombre demoiselle en détresse, que lorsqu’il doit faire face à une vie, à des êtres dont la banalité est la plus sournoise des armes.

Locataires

Hier, nous nous sommes enfin décidés à regarder un film dont Dame Marion nous avait prêté le DVD il y a un certain temps, voire un temps certain (grâce lui soit rendue) : Locataires, film coréen.

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Tae-suk est un jeune homme qui passe sa vie chez les autres. En journée, il colle des affiches publicitaires sur la porte des maisons. Le soir, il entre dans l’une des maisons dont l’affiche n’a pas été retirée et y passe la nuit. Il ne vole rien, il se contente d’y séjourner. Parfois même, il répare l’un ou l’autre objet dans l’habitation. Un jour, il est surpris dans son manège par Sun-houa, une belle femme apparemment maltraitée par son mari. C’est le début d’une relation particulière entre ces deux personnages.

Le film est très contemplatif : beaucoup de silence, de plans larges qui laissent le temps au spectateur de s’imprégner de l’ambiance, des émotions qui passent par les gestes, les regards. En fait, alors que les autres se démènent, s’agitent et s’écrient, eux deux ne disent rien, pas un mot, et pourtant leur personnalité s’esquisse, s’affine petit à petit. Une vraie performance d’acteur, époustouflante même, pour un film qui ne lasse jamais malgré un rythme plutôt lent et émerveille par le choix des cadrages, des musiques, et par la justesse du jeu des acteurs.

Tu ne mourras pas

Aude a vingt-deux ans, fait des études de philo, vit avec Etienne. Que dire d’autre ? Pas grand-chose, tant il est vrai que son existence, morne et sans relief, bien rangée, reste confinée au carcan imposé par une société bien-pensante. Un jour, pourtant, tout bascule : elle rencontre Corentin, un garçon de neuf ans qu’elle devra garder trois fois par semaine pour gagner un peu d’argent de poche. Dès le premier contact, l’enfant paraît étrange, à la fois renfermé sur lui-même et fascinant par sa faculté à en imposer aux autres, par son caractère déjà bien trempé. De fil en aiguille, Aude et Corentin vont se rapprocher l’un de l’autre, flirtant avec la morale, avec ce qui est juste, tout en sachant que les élans de la passion, malgré les subterfuges, finissent souvent par l’emporter.

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Le roman éponyme de Bénédicte Heim, ici adapté par Edmond Baudoin, aborde ce qui demeure sans doute l’un des plus grands tabous de la société actuelle, soit l’amour et l’attirance physique entre un adulte et un enfant. Ce sujet, si délicat, est traité avec talent et a pour mérite de confronter le lecteur à ses propres certitudes. L’histoire d’Aude entraîne dans son sillage nombre de questions sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, sur les limites qui peuvent ou ne peuvent pas être repoussées. Bien sûr, il n’est pas question dans ce livre d’enlèvement ou de séquestration, ni de la moindre violence, si ce n’est le tourment infligé aux personnages du fait même de cette relation hors normes qui s’installe progressivement et dont les prémices, déjà, sont à même de provoquer des haut-le-cœur.

Si la pilule passe, et si le questionnement porte ses fruits amers, c’est à l’origine grâce au texte de l’auteure, qui développe un style échevelé et un rythme un peu fou, au diapason des sentiments qui affluent dans l’esprit des protagonistes et battent en brèche leur existence préalable. Baudoin réalise lui aussi un travail remarquable. Intelligemment, il préserve le texte de départ tout en le réécrivant lui-même sur ses planches, dans un mélange de calligraphie et de caractères d’imprimerie, de ratures qui témoignent d’un empressement à l’écriture et soulignent avec force les emportements du narrateur devant un récit si poignant. Le dessin en lui-même est admirable, à la fois doux et puissant, esquissant une réalité qu’à plusieurs reprises, on serait tenté de recouvrir d’un voile pudique.

Dérangeant, mais d’une beauté par instants envoûtante, ce livre n’est pas d’une lecture aisée, tant il contraint le lecteur à se poser des questions qu’il préférerait ne pas soulever. Entre malaise face à une impensable réalité et empathie pour des personnages amoureux, emportés par une histoire plus forte qu’eux, il est difficile de se positionner, preuve s’il en est que les auteurs, par un savant dosage d’émotions, ont réussi leur coup.

Exquis, ce cadavre !

Mise en situation… Dans le salon des chroniqueurs de BDGest’, espace réservé aux rédacteurs pour préparer et commenter les articles à paraître sur le site, notre ami Fabrice annonce fièrement l’arrivée imminente d’une chronique sur l’album « L’homme de mes rêves », de Nadja. Vous pouvez d’ailleurs lire sa chronique ICI. La page de preview, sur laquelle se remarque « cette harmonie de couleurs vives propre à provoquer l’émotion chez le poète », comme le dit justement Fabrice, on voit une femme accablée, avec en fond sonore le retentissement lancinant d’un téléphone.

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Dame Marion, jamais avare d’un bon mot, se lança dans une envolée lyrique à laquelle je ne pus m’empêcher de répondre, entamant une sorte de cadavre exquis improvisé dont je vous retranscris le texte ici… Avec les fautes d’orthographe, qui, je vous l’assure, témoignent uniquement de l’empressement lors de l’écriture, et non d’une quelconque maladresse…

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Mais, vois-tu, je comprends qu’il manifeste après avoir été mangé par la poubelle au cours d’une expédition aussi vaine qu’inutilement audacieuse, car, chargé à bloc comme il était, il s’est bêtement laissé entraîné par le poids de sa batterie et a chu, avec une grâce contestable, dans la bouche grand ouverte de Poubelle, Charybde des temps modernes, qui dardait, à ce moment précis, sa langue d’épluchures de patates, de pots de yaourt vides et autres joyeusetés propres, après un début de macération, à exhaler un fumet en passe de devenir intense (allez savoir, d’ailleurs, quand Poubelle avait été nourrie pour la dernière fois)… Vraiment ! A quoi pensait-il à ce moment-là, ce téléphone téméraire ? Et à quoi songeait sa maîtresse qui préférait écouter, attachée à son canapé, le chant sirénien de l’Erèbe, cherchant à y trouver quelque solution létale ?

A quoi songeait-elle ? Ma foi, peut-être à la voie douce, réconfortante mais trompeuse du gracieux éphèbe qui, la nuit dernière, l’emmena dans une chevauchée fantastique dont n’aurait pas à rougir la Walkyrie de Wagner, avant de la jeter comme un vieux kleenex usagé, hors service, dont on se sépare avec aussi peu de remords que la morve qu’il contient. Ô râge, ô désespoir, s’écriait dans la nuit noire cette pauvre enfant au coeur déchiré, pour qui la douce étreinte qui la porta au comble du plaisir sous le regard de la lune complice se mue à l’instant en une peine sourde et imparable qui lui vrille les entrailles. Peut lui chaut, dès lors, le sort pourtant funeste d’un téléphone perdu parmi autant de déchets, résidus poisseux d’une société de consommation qu’elle exècre de toute façon du plus profond de son âme meurtrie. Las ! Elle ne peut que constater la déchéance dans laquelle elle s’abîme et s’en va, la tête basse et le dos courbé sous le poids de la honte et du désespoir, claquant la porte à ce damné téléphone qu’elle associe désormais à l’intrigant dont elle tomba sous le charme avant de ployer sous sa perfidie et son infinie traîtrise…

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Elle s’abîmait ainsi dans les eaux bourbeuses de ce souvenir infâme. Elle glissait, sans résistance, avide d’épouser l’Oubli, désireuse de se fondre dans les ombres, dans le gris océan qui l’entourait. Son corps meurtri, souillé, honteux, perdait ses formes – n’en avait-il pas trop d’ailleurs ? Et si c’était là, l’origine de cette perfidie sans nom qui venait de la faire basculer de lumière aux ténèbres – , se mêlait à l’environnement sombre de la pièce où elle se morfondait. Il ne restait, émergeant à peine, que le rouge de sa bouche et la pâleur crayeuse de son visage éteint, absent, déjà mort à la vie et à la joie. Elle en avait été fière de ses lèvres ourlées sur lesquelles elle passait, amoureusement, le bâton de cosmétique chic dont elle aimait goûter l’onctuosité. Un peu trop pétant, ce rouge. C’était pourtant sa marque, son originalité. Le bellâtre n’y avait sûrement vu que le signe d’une fille facile. L’avait-elle été ? Facile. Elle ne savait plus. Maintenant, elle était juste grise sur le gris. Obscure dans l’obscurité. Et en elle grandissait le néant, immense trou noir sans aspérités auxquelles se raccrocher.Et la sonnerie retentissait. Râle tapageur et rageur. Insupportable. Que pouvait-il lui apporter ce téléphone ? Lui offrirait-il la liposuccion de l’âme à laquelle elle aspirait. Être vide ! Laisser la cucaracha l’étreindre de ses pattes visqueuses, fouailler ses profondeurs, se gorger jusqu’à satiété du chaos qui l’habitait. Mais gare à l’aube ! à la lumière adverse qui l’obligerait à sortir, à aller, fantomatique, à l’extérieur, à faire semblant, coquille vide forcée d’avancer pas à pas. Que vienne la délivrance, quelle qu’elle soit, et de préférence qu’elle se révèle précipice dans une déchéance plus terrible encore. Une souffrance pour panser une souffrance…

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Le visage blême et le regard sans vie, elle prend le chemin de l’extérieur, ce dehors encore emmitouflé dans le voile obscur de la nuit, elle marche sans but et louvoie autant dans les rues de la cité endormie que dans les méandres de ses pensées. Le pas est automatique, et pas un instant elle n’hésite sur la voie à suivre, comme guidée par une voie intérieure qui lui dicte sa conduite. Elle repense à sa vie passée, faite de frasques en tous genres, de rencontres multiples, de désillusions répétées, et elle ne voit au travers de la brume qui s’étend sur le fleuve qu’un avenir semblable à ce passé meurtri. Portant la douleur comme un fardeau, et ne voyant pas d’échappatoire à cette existence qui trouve son acmé dans cette ultime trahison de l’être aimé, c’est le plus naturellement du monde qu’elle se dirige, sans même y penser, vers ce pont vertigineux sous lequel un vide se perd, sans fin, vers les profondeurs insondables du néant. Doucement, presque précautionneusement, elle s’avance, monte sur la rambarde et pointe ses yeux vers cette abîme qui, vu du ciel, prend des airs de caverne, de puits sans fond menant à un monde oublié des hommes et de Dieu, où enfin elle pourra trouver le repos de la chair et de l’esprit, où ses meurtrissures pourront, peut-être, trouver quelque onguent miraculeux. Les yeux emplis de larmes, elle lâche une main, puis l’autre, attirée autant par la pesanteur que par la volonté d’en finir… à moins que ce ne soit l’absence de volonté, celle de vivre, de se raccrocher aux dernières branches, frêles, d’une existence peu enviable.

Quatrième étage – Nicolas Ancion

Nicolas Ancion est un jeune auteur belge qui manie avec une adresse certaine l’art de détourner le réel pour donner naissance à un monde où l’absurde le dispute à l’intime, où l’émotion attend la moindre occasion pour jaillir et surprendre.

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Le fond de l’histoire, celui des marchands de sommeil dans la capitale de l’Europe, est empreint d’une grande tristesse, reflet d’une réalité révoltante. Pour protéger son épouse malade, Thomas dissimule ce quotidien et maintient celle qu’il aime dans un univers imaginaire, l’abreuve d’histoires pour l’empêcher d’assister au désastre de leur vie. Misérabiliste, le récit ne l’est pourtant pas, justement grâce à ce regard décalé, ce recours à l’absurde et à un humour d’une grande finesse.

Nicolas Ancion est de ces auteurs jamais dépassés par leur propos, dont le style varie pour faire corps avec les personnages et leurs sentiments. D’apparence simple, il n’en est pas moins virtuose dans sa façon de trouver les intonations à même de convaincre de la véracité des émotions, de la crédibilité des caractères. Poétique, le livre l’est assurément, pour un auteur qui, dans la joie ou la tristesse, fait de chaque instant un instant de tendresse, de douceur.